Il existe, dans l’histoire de l’Inde ancienne, une figure dont la profondeur scientifique continue de fasciner : Sushruta. Considéré comme le père de la chirurgie moderne, il est aussi l’une des grandes voix fondatrices de la médecine ayurvédique. Son œuvre, écrite il y a plus de deux mille ans, décrit avec une précision stupéfiante des techniques chirurgicales que l’on croirait parfois issues de notre époque.
Découvrir Sushruta, c’est comprendre à quel point la médecine ayurvédique n’est pas une pratique approximative ou purement spirituelle, mais un système de connaissances rigoureux, structuré et profondément observateur du corps humain.
Qui était Sushruta ?
Selon les textes anciens, la connaissance médicale était considérée comme un don divin. Ces mêmes textes évoquent l’origine sacrée de l’Ayurveda, et Sushruta est rattaché à la lignée de Dhanvantari, figure divine associée à la guérison dans la tradition indienne.
Il aurait rédigé son œuvre majeure, le Sushruta Samhita, quelque part entre 200 avant notre ère et 400 de notre ère. Ce texte fondateur ne se contente pas de poser des principes théoriques : il constitue un véritable manuel de chirurgie, d’une ampleur remarquable pour son époque.
Le Sushruta Samhita : une encyclopédie de médecine ayurvédique
Le Sushruta Samhita comprend 184 chapitres et décrit plus de 300 procédures chirurgicales, ainsi que plus de 120 instruments utilisés pour les réaliser. On y trouve des descriptions détaillées des blessures, des fractures, des luxations, et des traitements associés à chaque situation.
L’ouvrage se divise en plusieurs grandes parties, chacune consacrée à un domaine précis de la médecine ayurvédique :
- le Chikitsa-sthana, qui aborde les situations chirurgicales, y compris les urgences obstétricales, la gériatrie et les traitements aphrodisiaques,
- le Kalpa-sthana, qui contient le visha tantra, une section décrivant la nature des poisons et leur prise en charge,
- le Salakya-tantra, dédié aux maladies des yeux, des oreilles, du nez et de la tête.
Ensemble, ces sections couvrent non seulement la chirurgie, mais aussi la médecine interne, la pédiatrie, la gériatrie, la toxicologie et même la psychiatrie. Sushruta y classe la chirurgie humaine en huit grandes catégories : Chedya (excision), Lekhya (scarification), Vedhya (ponction), Esya (exploration), Ahrya (extraction), Vsraya (évacuation) et Sivya (suture). Il décrit également des méthodes précises d’hémostase et l’usage thérapeutique des sangsues.
Des techniques chirurgicales impressionnantes de précision
Le Sushruta Samhita est avant tout un manuel pratique. On y trouve des descriptions détaillées de gestes techniques : incisions, sondage, extraction de corps étrangers, cautérisation, extraction dentaire, ou encore l’usage de trocarts pour drainer des abcès et une hydrocèle.
Sushruta décrit aussi des méthodes pour suturer les intestins à l’aide de têtes de fourmis, ainsi que des interventions bien plus complexes : ablation de la prostate, extraction de calculs urinaires, chirurgie des hernies, césarienne, traitement des hémorroïdes et des fistules, ou encore prise en charge d’une occlusion intestinale.
La chirurgie orthopédique n’est pas en reste, avec la description des luxations (sandhimukta), des fractures des os longs (kanda-bhagna), et des principes de traction, manipulation et stabilisation, incluant des mesures de rééducation et de pose de prothèses.
Sushruta aborde également la chirurgie ophtalmique, notamment la cataracte, ainsi que la dissection et l’anatomie du corps humain, jusqu’à l’embryologie et le développement du fœtus.
L’art de la suture selon Sushruta
Sushruta a laissé une description minutieuse des techniques de fermeture des plaies, avec quatre types de suture : Vellitaka, Gofanika, Tunnasevani et Rujugranthi, chacune adaptée à une partie précise du corps.
Son protocole post-opératoire, le paschat-karman, comprenait la gestion des cicatrices, la rééducation et la prévention des complications, avec quatorze types de bandages couvrant presque toutes les régions du corps.
Une pédagogie chirurgicale déjà très structurée
L’œuvre de Sushruta est aussi remarquable par l’attention portée à la formation. Le texte insiste sur l’importance de la pratique pour les étudiants, avec une approche structurée incluant la dissection anatomique et un entraînement répété.
Sushruta enseignait les gestes chirurgicaux à l’aide de modèles fabriqués à partir de matières organiques. Les étudiants s’entraînaient sur des fruits et légumes tendres afin de développer leur précision, et plusieurs années de formation étaient nécessaires avant de pratiquer une véritable opération.
Il transmettait aussi des principes encore enseignés aujourd’hui : planification rigoureuse, précision du geste, hémostase et technique propre. Pour limiter la douleur pendant les interventions, il utilisait des anesthésiants naturels, notamment le vin et des substances proches du cannabis.
Sushruta, précurseur de la chirurgie réparatrice
Sushruta décrit aussi en détail des interventions de chirurgie réparatrice, destinées à corriger ou améliorer une fonction ou une apparence après une blessure ou une maladie. Parmi les procédures les plus notables figurent la Nasa Sandhana(reconstruction du nez, ancêtre de la rhinoplastie), l’Oshtha Sandhana (réparation des lèvres) et la Karna Sandhana(reconstruction de l’oreille).
Ces techniques, décrites il y a près de deux mille ans, sont aujourd’hui reconnues comme les fondations historiques de la chirurgie plastique moderne.
Un héritage toujours vivant dans la médecine ayurvédique
La vie et l’œuvre de Sushruta illustrent la profondeur de la pensée scientifique de l’Inde ancienne. Son travail a traversé les siècles avant d’être traduit intégralement en anglais pour la première fois par Kaviraj Kunja Lal Bhishagratna, en 1907 à Calcutta, en trois volumes, puis republié dans une édition ultérieure en 1963.
Aujourd’hui encore, la médecine ayurvédique s’appuie sur cette richesse d’observation et de rigueur. Comprendre Sushruta, c’est comprendre que l’Ayurveda n’est pas une tradition figée dans le passé, mais une science vivante, née d’une observation minutieuse du corps humain, et dont les fondements continuent d’éclairer les pratiques de soin d’aujourd’hui.

